Enquête sur le port

Quelqu’un frappa à la porte du bureau de Sarsa Taluud, sergent de la milice du quartier du port de Fishfield. Taluud regarda par la fenêtre et contempla la rue encombrée par la foule, le soleil venait à peine de se lever mais l’atmosphère était déjà chargée des cris des marchands vantant leurs poissons et autres produits de la mer, un vent sentant le sel entra par la fenêtre et caressa le visage du sergent, il ferma les yeux quelques secondes avant de refermer le dossier qu’il consultait et autorisa le visiteur à entrer. Un homme d’une cinquantaine d’années passa le seuil, Taluud le reconnut comme étant l’apothicaire du quartier, Fara Daar.

- Bonjour sergent ! Je me permets de vous interrompre afin de vous parler d’une affaire qui me préoccupe. Depuis plusieurs jours, je soigne des gens ayant pour symptôme des diarrhées importantes avec saignements ainsi que des nausées et…

- Oui, je vois, merci ! On va arrêter les détails pour le moment, d’accord ? répondit Taluud un peu écœuré, donc, en quoi ces problèmes de santé me concernent ?

- Pour tout vous dire, je suis inquiet car ses symptômes n’apparaissent que pendant l’hiver lors des grandes concentrations de populations, et nous sommes au printemps, il y a un risque de propagation énorme avec le départ des caravanes. Mais le plus étrange, c’est que ces cas n’apparaissent que dans un secteur bien particulier, tous les malades habitent sur le bord de la rivière.

- Donc, vous voudriez que je mette mes hommes sur le coup afin de trouver l’origine de la contamination car vous pensez qu’elle est volontaire ?

- Oui, je travaille seul, j’ai déjà trop de travail et je ne puis donc m’occuper de ça pour le moment. Je pense que l’eau est contaminée à partir de ce quartier car j’ai consulté mes collègues dans les autres secteurs et aucun cas ne s’est manifesté. Il faut remonter à sa source et la stopper si possible.

- Très bien ! Vous pouvez retourner à vos malades. Je prends en charge cette affaire.

- Merci beaucoup, sergent ! Bonne chance dans votre enquête.

Après que l’apothicaire eut quitté le bureau, Taluud convoqua ses hommes. Ils entrèrent quelques minutes plus tard. Il y avait là Malaar, vétéran de la campagne contre Tyrius, un homme qui avait fêté ses quarante-cinq ans hier mais qui ne montrait pas de signes de fatigue malgré la nuit blanche qu’il avait passée, il était plutôt fin mais son talent à l’épée faisait l’envie des autres brigades de milice des autres quartiers de la ville qui avaient tenté de le convaincre de venir les rejoindre. Venait ensuite Braamor, le râleur de l’équipe, cet homme avait bien vécu comme le prouvait sa corpulence épaisse, son tempérament lui avait valu de nombreux amis parmi les commerçants du quartier qui protestaient souvent contre la politique de la famille dirigeante de Fishfield et sa capacité à enfoncer des portes était sans égale parmi la population du port. Quant à Faldo, son humeur joyeuse et ses blagues d’un goût toujours douteux lui avaient valu de finir dans ce bouge mais il s’en plaignait rarement, Taluud l’ayant recruté alors qu’il allait salement déguster après avoir offensé des marins. Son esprit malin et critique avait permis à l’équipe d’éclaircir certaines enquêtes. Nuurtor, pour sa part, était un fou de guerre bien qu’il n’en ait jamais participé à aucune, et pour cause, il avait à peine seize ans ! Il suivait Malaar comme son ombre. Il passait son temps à briquer son épée et vérifier que son gambison était encore efficace. Ses séances d’entraînement avec Malaar se finissaient souvent par l’emmener soigner ses multiples bleus mais il apprenait vite ! Taluud était content de son « groupe d’intervention » comme il l’appelait. Ils pouvaient accomplir toutes sortes de tâches autres que patrouiller et veiller à la quiétude du quartier comme la fois où ils avaient pris d’assaut un entrepôt servant de cache à des contrebandiers.

- Bon, les gars, on va devoir fouiner au bord de la rivière à la recherche d’indices permettant l’identification et la localisation d’un empoisonnement de l’eau. Plusieurs cas se sont déclarés dans le port et il est probable que quelqu’un en est responsable.

- Pas de soucis, chef ! répondit Faldo, on avait b’soin d’ se dérouiller de tout’ façons, surtout Braamor ! Hein, gros ?

- J’t’emmerde Faldo ! répliqua Braamor en le pointant du doigt. Commence pas avec moi sinon ça va mal finir ! ça m’énerve les gens qui s’ permettent des commentaires sur…

- On a compris Braamor, ferme-la ! l’interrompit Malaar, On commence à fouiller la rive Sud avec Nuurtor, tandis que Faldo et Braamor s’occuperont de la rive Nord.

- Et pourquoi je devrais encore me coltiner le gros ? dit Faldo.

- Paske j’le dis, d’accord ? rétorqua le vétéran.

Une fois les équipes constituées, ils sortirent de la caserne située près du pont enjambant la Ranuk, cette rivière dont la source se situait non loin d’Incantia, la cité des éléments. Taluud entendit ronchonner Braamor « le gros, j’t’en foutrai des gros… » avant de se séparer de ses hommes. Il comptait rendre visite à son vieil ami, Garaak l’arracheur de dents, il officiait souvent sur la grand-place et il aurait sûrement des renseignements à lui fournir. Il passa par de petites ruelles pour éviter la foule à cette heure, le chemin était fait de boue et d’autres immondices laissées là par les passants, les pavés étant réservés aux quartiers plus prospères, peu de gens passaient par ces venelles de peur d’attraper des maladies. Il ricana à cette pensée. Le sergent arriva juste au moment où un attroupement se formait autour d’une estrade, un homme était assis l’air pas rassuré et Taluud vit alors Garaak montait sur la « scène », un petit groupe de bardes s’étant installé non loin.

- Mesdames et messieurs ! Je suis Garaak et je vais encore une fois soulager un homme courageux qui ne veut plus subir de souffrances sans raison aucune. Cet homme, dit le dentiste en désignant le patient sur sa chaise, s’est levé ce matin et à décider de dire : Non ! Je ne veux plus vivre dans la douleur ! Aujourd’hui je vais remporter une grande victoire sur le Mal ! Le public applaudit l’homme qui sembla retrouver un peu de contenance.

« Y a pas à dire ! Il sait s’y prendre avec ses clients ! pensa Taluud ».

Garaak s’approcha de l’homme avec une pince. A cette vue, l’homme déglutit violemment et au moment où elle se positionna dans la bouche du courageux client, le groupe de bardes entonna un air joyeux qui avait le mérite de couvrir les gémissements du malheureux. Le public semblait fasciné par ce spectacle et Taluud entendit même certains jurer de ne jamais se faire arracher les dents ! Au bout de plusieurs minutes, pendant lesquelles Garaak dût s’y reprendre à trois fois avant de réussir à extraire la dent récalcitrante, et après que le client s’en fût allé, Taluud s’approcha de l’arracheur de dent :

- Bonjour Garaak ! Si tu continues comme ça, aucune personne ne pourra manger sans l’aide de paille !

- Ah ! Salut sergent, répondit Garaak en souriant, si j’arrive à arracher toutes les dents de toute la population en un temps record, tu pourras m’arrêter pour promotion forcée de la soupe ! Et là, il éclata de rire.

- J’y penserai au besoin ! Bon, c’est pas tout ça mais tu vas peut-être m’aider. Depuis un certain temps, il y a une épidémie aux alentours de la rivière, tu as dû en entendre parler ?

- Certes ! Je ne sais pas si on peut parler d’épidémie car seules quelques familles sont concernées mais j’imagine que ça peut se répandre. Et comment puis-je t’aider dans cette affaire, mon vieil ami ?

- Je me demandais si tu avais entendu ou vu quelque chose de particulier durant tes séances, une rumeur ou un événement qui t’aurait marqué particulièrement ?

- Voyons ça…Garaak réfléchit pendant quelques instants. Il y a bien le bruit qui court que le nouveau charcutier est colérique et s’est accroché avec plusieurs concurrents à cause de la manière dont il présente ses viandes. Une des catins serait en fait la fille d’une maison noble à la recherche de nouvelles sensations. Tyrius serait de retour, un Immortel se ferait passer pour un marchand afin de veiller sur sa famille ou alors serait là pour préparer l’invasion. les Incants auraient mis au point une nouvelle arme afin de mettre fin aux Artefs une bonne fois pour toute et la même chose aurait été dite à propos des Artefs. Je suis en fait un géant des villes qui dévore les petits enfants pas sages. Mais pour la dernière, je pense pouvoir affirmer qu’elle est non fondée. Sinon, je ne vois rien d’autre.

- Je vois, je vais donc t’arrêter pour cannibalisme ! Je plaisante, dit Taluud en voyant l’air ahuri de Garaak ! Merci pour ces renseignements ! Je vais continuer mon enquête. A plus tard !

- De rien ! Bien ! A qui le tour ? cria Garaak en promenant son regard dans l’assistance.

Pendant ce temps, sur la rive Nord de la Ranuk, Braamor et Faldo étaient en train de fouiller les végétations qui abondaient à cette époque de l’année :

- Bordel ! On trouvera jamais rien dans ce foutoir ! Autant chercher un Lysien dans le désert, rouspéta Braamor. Tu parles d’une mission ! S’embourber là-d’dans pendant des heures à la recherche d’indices et on sait même pas c’ qu’on cherche !

- Ferme-là, gros ! dit Faldo dans un excès de sérieux, je me concentre ! Si not’ sergent nous a dit de fouiller la bordure de la rivière, on l’ fait un point, c’est tout ! En plus, il a dit que des gens étaient empoisonnés donc on recherche tout c’ qui permettrait de transporter du poison en grosses quantités.

- Pourquoi en grosses quantités ?

- Anciens Dieux, ayez pitié d‘ ce balourd, pria Faldo pour lui-même puis à Braamor, d’après toi, pour empoisonner plusieurs dizaines personnes, tu crois que trois gouttes suffisent ?

- Ben non ! Mais ça doit dépendre du poison, non ? répondit Braamor d’un air incertain oubliant par la même que Faldo l’avait de nouveau appelé « gros ».

- Même pas ! Si l’ poison était si virulent à l’ base, il s‘ serait dilué et aurait été rendu inutile par la quantité d’eau.

Faldo regarda son collègue et le coupa avant qu’il n’ait pu répliquer :

- Et pis si un mec avait voulu empoisonner autant de monde avec un poison aussi efficace et donc extrêmement cher, il aurait ciblé un autre quartier que çui-là, tu crois pas ?

Ils reprirent leurs recherches sur les bords de la Ranuk et trouvèrent un élément intéressant au bout d’une demi-heure.

- Tiens ? C’est quoi, ça ! Hé ! Faldo ! R’gardes c’que j’ai trouvé ! dit Braamor en montrant du doigt une carcasse moisie d’animal, les mouches étant trop nombreuses pour identifier clairement l’espèce.

- Ah ben voilà ! Enfin un truc intéressant ! Vu l’état, ça doit êt’ bien dégueu c’ truc-là ! On l’ ramène à la caserne !

- Oh non ! Ça va puer comme pas possible ! On va pas s’ balader avec quand même ! Et pis, ça doit être bourré de plein de maladies c’te horreur !

- Raison de plus pour l’emmener ! Si ça se trouve, c’est ça qui file la chiasse à tout le monde !

- Ah ouais ! D’accord ! Ben… on va prendre ta couverture alors ! dit Braamor d’un ton sec.

- Et pourquoi la mienne ? La tienne est aussi bien !

- Parce que je l’ai pas emmenée ! Et pis, c’est moi qui ai trouvé ça, je décide ! Si t’es pas content, je te colle un pain !

- Attends-toi à une mauvaise surprise dans les jours qui viennent ! Tu me le payeras, ça ! fit Faldo en posant son sac à terre.

- Ta gueule ! Et sors ta couverture de ton sac !

De l’autre côté de la rive, Malaar et Nuurtor effectuaient les mêmes recherches. Ayant vu Faldo et Braamor emmener quelque chose, ils avaient décidé de remonter à leur niveau, ce côté-ci de la berge étant plus difficilement praticable, afin de trouver des indices aussi prometteurs qu’avait l’air d’avoir celui de ses collègues.

- Dis Malaar, j’ai toujours mal aux muscles à force d’attendre que tu m’attaques quand on s’entraîne, dit Nuurtor en fauchant des herbes hautes.

- C’est parce que t’as pas travaillé ta garde ! J’essaie de voir si tu vas naturellement trouver une position confortable ou si tu vas attendre dans ta position, qui est loin d’être pratique d’ailleurs, répondit le vétéran.

- Ma garde ? Mais je tiens l’épée comme si je m’apprêtais à parer les coups qui viendraient aussi bien d’en haut que d’en bas.

- Ouais, c’est bien mais pas reposant ! Une bonne position de garde te permet de relâcher tes muscles afin de les soulager de la tension, de frapper sans prendre d’élan pour ton épée et surtout te permet de voir ce qui se passe autour de toi. N’oublie pas qu’un combat se déroule rarement à un contre un mais plutôt à deux contre un, voire à trois contre un. Et même que tu fais partie du groupe, il y aura toujours un des gars à tes côtés. Il faut toujours savoir ce qui se passe à côté de toi afin de pouvoir prévoir tes mouvements.

- Je comprends ! J’ai encore beaucoup à apprendre, hein ?

- Putain, tu m’étonnes ! En même temps, t’es jeune donc tu manques d’expérience, c’est normal ! Allez ! On se remet au boulot ! Plus vite on aura trouvé ce qu’on cherche, plus vite on sera rentré !

- Raconte-moi comment s’était lors de la guerre contre Tyrius. J’ai envie de savoir !

- D’accord mais continue à chercher. Malaar rassembla ses souvenirs et commença à parler. A cette époque, j’étais un mercenaire travaillant pour l’armée du comte Robaar, on était bien payé et surtout on ne voulait pas que Tyrius devienne empereur. J’étais avec la compagnie d’Hurlevent, on était réputé pour ne jamais se faire surprendre par l’ennemi. Notre capitaine était un bon meneur d’hommes, pingre comme pas possible, mais ça nous permettait d’avoir toujours de la ferraille dans nos bourses. On avait entamé la campagne en allant reprendre les petites communautés de villages afin de couper l’ennemi de ses ressources. Le seul problème, c’est que les armées de Tyrius faisaient de même. On a joué à ce petit jeu pendant au moins cinq ans avant que Robaar ne mette en place une stratégie permettant d’accélérer les choses.

- C’était quoi, sa stratégie ? demanda Nuurtor en écartant des buissons avec un bâton qu’il avait trouvé.

- Tout d’abord, il fallait améliorer la communication avec les autres armées des maisons nobles. Pour cela, Robaar a demandé qu’un corps spécialement dédié à cette tâche soit créé, c’est ainsi qu’a été créée la guilde des Messagers. Ils ne faisaient que ça, transmettre des informations, certains des hommes de ma compagnie avaient été réquisitionnés pour former des éclaireurs. Ensuite, avec ce nouveau corps, il a été possible de coordonner nos actions beaucoup plus efficacement !

- Et ça vous a permis de battre Tyrius ?

- Pas tout de suite. Mais on avait enfin réussi à mettre ses armées dans l’embarras. Elles se retrouvèrent pratiquement sans approvisionnement. Après cela, les affrontements devinrent plus fréquents. Au début de la guerre, il s’est déroulé deux ans avant qu’on aperçoive les bannières ennemies, puis après, de plus en plus, on les affrontait là où nous voulions ce qui nous a donné l’avantage du terrain. Finalement, la dernière grande bataille se déroula au…

- Au col des cyclopes ! Ça, je le sais ! A ce qu’on dit, elle a duré six jours et même qu’à la fin, les cyclopes en avaient marre du bruit et auraient jeté des rochers sur les deux armées afin de les faire fuir !

- C’est vrai ! J’ai vu un régiment complet écrabouillé par un de ces rochers ! Je n’oublierai jamais le hurlement que j’entendis alors ni même cette silhouette qui se découpait dans la brume, on aurait dit un homme mais cinq fois plus grand ! Et cet œil gigantesque qui lançait des éclairs !

- Qui lançait des éclairs ? Jamais entendu dire que l’œil des cyclopes lançait des éclairs.

- Je plaisantais ! Mais leur œil est vraiment grand, planté au milieu de leur front.

- Et comment s’est fini la guerre ?

- Après cette bataille, il ne nous restait plus qu’à foncer vers le château de Tyrius. A partir de ce moment, je peux juste dire que Robaar et d’autres nobles sont entrés dans la forteresse et quelques heures après, on nous annonçait que la guerre était terminée.

- Wohaa ! s’exclama Nuurtor. Vivement que je participe à une bataille.

- Crétin ! Si tu participes à une bataille, ça voudra dire que tu seras en plein dans une guerre. La guerre, c’est moche ! Tu vois tes copains crever soit de faim, de soif ou de la gangrène. La moindre blessure peut être fatale. En plus, tu dors pas souvent et si tu arrives à dormir, c’est pour deux heures à peine ! Vraiment, je te conseille pas de vivre une guerre !

- Ah ouais. Pardon, j’étais pas au courant, dit le jeune homme devant l’air colérique du vétéran. On m’avait jamais parlé de ça.

- Je sais ! Je suis désolé de m’être emporté ! répondit Malaar en se calmant. Mais ça m’énerve toujours d’entendre ces ménestrels chanter des batailles sans jamais en avoir vu une ! Et merde ! V’là qui s’ met à flotter ! Tempêta-t-il en regardant le ciel d’où une averse tomba en grosses gouttes. De toutes façons on trouvera rien par ce temps, on rentre !

Ils reprirent le chemin vers la caserne. Le temps qu’ils y parviennent, ils étaient trempés jusqu’aux os ! A ce moment, Faldo et Braamor, ayant ramené la carcasse et l’ayant entreposé dans un coin éloigné du dortoir, les invitèrent à se réchauffer autour d’une bonne soupe bien chaude en attendant le retour du sergent. Ce dernier ne tarda pas et entrepris d’examiner tout de suite le cadavre. L’atroce odeur monta au nez de Taluud qui essaya tant bien que mal de s’en protéger.

- Mouais…bon…ch’ais pas trop ce que c’est mais c’est pas humain en tous cas au vu des sabots, peut-être un agneau ou un porc. Faudrait demander à un charcutier ou un boucher, Braamor ! Tu m’en ramènes un le plus vite possible, puis se rappelant ce que lui avait dit Garaak, évite de demander au nouveau charcutier. C’est quand même bizarre la façon dont il a été découpé ce « truc ».

- OK, patron ! J’en connais pas mal !

- Faldo ! Va surveiller ce nouveau charcutier et vérifie les restes de ses bêtes avant qu’il ne les balance dans la rivière. Si ça se trouve, c’est ça qui provoque cette maladie.

- Tout de suite !

- Nuurtor, va me chercher l’apothicaire, j’ai quelques questions à lui poser.

- A vos ordres !

Une fois que ses subordonnés furent partis, il demanda à Malaar :

- Bon ! Qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

- Franchement, c’est pas bon du tout ! La plupart des bouchers et charcutiers jettent les cadavres de bestiaux dans la Ranuk qui transportent les cadavres gratuitement vers le large. Si on arrête le charcutier, on devra faire un rapport, de ce rapport partira un ordre de ne plus jeter leurs carcasses à la rivière, donc ils devront faire appel à des gens qu’ils devront payer pour se débarrasser des bêtes et ça va leur coûter cher ! Faudra s’attendre à une certaine grogne dans les prochaines semaines et aussi à une hausse des prix de la viande.

- Mouais ! Mais on n’a pas trop le choix ! C’est quand même bizarre que ça arrive seulement maintenant cette histoire, depuis le temps.

- Peut-être que l’apothicaire découvrira quelque chose de plus en examinant les restes de la bestiole.

- Espérons-le ! répondit Taluud.

Au bout d’une demi-heure, Nuurtor revint avec Fara Daar. L’apothicaire semblait surpris que l’on fasse appel à lui.

- Ah ! Messire Fara, J’aurai besoin de vos services, dit Taluud. Mes hommes ont trouvé cette carcasse au bord de la rivière et j’aimerai savoir ce que vous en pensez.

- Cela a un rapport avec notre affaire ? répondit l’homme de science en regardant l’amas de chair peu engageant.

- Il semblerait. Je voudrais surtout savoir s’il est possible que nous tenions là une source possible pour l’infection.

- Voyons cela, dit-il en s’approchant et après quelques minutes d’un examen minutieux, effectivement ! Voyez-vous ces asticots sur ce qui semble être le flanc ? En désignant un groupe de vers blanc crémeux.

- O…ou…oui… finit par dire le sergent en déglutissant.

- C’est ça qui provoque les symptômes dont je vous ai parlé ! J’en ai trouvé dans les défécations de tous mes patients.

- Vous avez fouillé dans… ?

- Si fait ! Vous savez, on a à peu près le même métier. Lorsqu’il y a meurtre ou contamination dans mon cas, on cherche tous les deux des indices et finalement on trouve le coupable. La seule différence est que moi, je ne me préoccupe pas du mobile du coupable.

- Certes ! admit le sergent.

C’est à ce moment-là que Braamor rentra accompagné d’un des charcutiers de la Rue de la Mer. L’homme était costaud, chauve et avait l’air ahuri.

- Je vous ramène Miruur, il fait les meilleures saucisses que je connaisse ! Proclama le milicien.

- Bonjour Mirrur, je suis le sergent de la caserne, Sarsa Taluud, l’accueillit l’officier.

- Bonjour, messire ! Qu’est-ce j’peux faire pour vous ? Demanda le charcutier, mal à l’aise. J’ai fait quelque chose de mal ?

- Non pas du tout ! Je voulais juste vous demander si vous pouviez identifier l’animal dans le coin ? Je pensais à un agneau ou un porc mais je ne suis pas expert en la matière.

- Eeuuuh…ouais sûrement ! dit le marchand en se dirigeant vers la carcasse pourrie. Bordel ! Ça pue ! Il s’agenouilla près de la tête, l’examina et finit par dire : C’est un porc ! Ça se voit au crâne ! Le front est beaucoup plus haut et les dents plus avancées que celles d’un agneau ! Par contre, celui qui a découpé cette viande s’y est pris comme un pied ! Regardez-moi ça ! Il a laissé beaucoup trop de viande entre les côtes et la découpe est vraiment maladroite !

- Très bien ! Merci beaucoup de votre aide, dit Taluud.

- Ce serait-y pas à cause du nouveau qui s’est installé y a pas longtemps dans le coin, par hasard ? demanda le charcutier, j’ai déjà remarqué que c’était une tête de pioche çui-là ! En plus faut voir la gueule des morceaux qu’y propose.

- Pour l’instant, nous n’avons que des faits, nous n’accusons personne.

- Bon, ben, je vais retourner au boulot, moi ! Vous me tiendrez au courant ?

- T’inquiètes pas ! Je t’en causerai à l’occasion ! dit alors Braamor en raccompagnant le charcutier.

Pendant ce temps, Faldo avait décidé de quitter son uniforme afin de mieux effectuer sa mission de surveillance. Il avait revêtu une chemise blanche ouverte sur le devant, un pantalon noir et un chaperon à corne de couleur marron. Il adopta une démarche mal assurée et partit dans les rues en faisant bien attention de ne pas se faire reconnaître des passants. Il avisa la nouvelle charcuterie et en fit le tour afin de savoir s’il y avait une porte de derrière et en trouva une qui donnait sur une ruelle sombre et boueuse. Il savait que le marchand recevait sa viande tôt le matin par cette entrée-là, il avait donc tout le temps pour faire le guet. Il remarqua que la porte ne serait pas facile à surveiller. Il réfléchit quelques instants et trouva une idée pour légitimer sa présence dans cette ruelle tôt le matin sans attirer l’attention. Il revint dans la rue principale encore encombrée malgré la pluie et trouva une taverne où il acheta un pichet d’un demi-galon d’eau de genévrier. Une fois sorti, il alla se positionner afin de surveiller l’établissement tout en buvant un peu au goulot, pas la peine de gâcher ! Le reste de la journée se passa tranquillement si ce n’est cette maudite pluie qui transformait la terre en boue, plusieurs fois, Faldo dût lever ses pieds pour éviter que ses bottes craquelées par l’usage ne soit aspirées par la boue.

Alors que la soirée commençait et que la rue se vidait, il partit dans la ruelle arrière, se trouva un coin à quelques mètres de la porte de la charcuterie et s’installa confortablement avec des caisses abandonnées et des chiffons sales, puis il s’aspergea copieusement avec le reste du galon d’eau de genévrier et attendit comme tout homme saoul devait attendre la fin du sommeil alcoolisé. Il se prépara mentalement à ne pas sursauter si jamais un bruit survenait, il fallait jouer le jeu jusqu’au bout ! Il s’efforça de faire des petites siestes afin d’être alerte à tout moment mais le temps défila très lentement. La pluie cessa au bout de trois heures et Faldo finit par s’endormir, principalement à cause de l’odeur d’alcool qui imprégnait ses vêtements.

Un bruit de charrette le réveilla, il regarda autour de lui en se demandant ce qu’il fichait ici, il leva les yeux sur le ciel et constata que l’aube pointait dans une brume fine et transperçante, puis un juron provenant vraisemblablement du conducteur finit par lui rappeler sa mission, il reprit alors sa position initiale en feignant un bon coup dans le nez ! Il n’attendit guère avant d’entre apercevoir à travers ses paupières mi-closes la dite charrette transportant deux hommes ainsi que des carcasses de porcs achetés au marché extérieur quelques minutes auparavant. Les deux hommes descendirent et tandis que l’un alla ouvrir la porte de derrière l’autre commença à décharger. Ils furent accueillis par le nouveau charcutier, un homme gras au gros nez avec un faciès qui n’inspirait pas l’amitié. Il alla aider les livreurs et alors qu’il entrait un cochon, il s’aperçut de la présence de Faldo.

- Qui c’est çui-là ? demanda le charcutier.

- ‘Cune idée ! M’n avis, c’est que c’est un pochetron qui s’est mis là pour cuver.

- Mouais, je vais vérifier quand même.

Faldo se prépara toutes éventualités.

- Hé, toi ! dit le charcutier en mettant un coup de pied dans les jambes du garde. Dégage de là ! Puis, comme Faldo ne répondait pas, il se pencha.

- Pouah ! Il empeste l’alcool ! j’parie qu’il est mort ! Bon, on va le laisser là, au pire, on l’ balancera dans la flotte plus tard, ça le réveillera, ricana le charcutier. Il alla terminer de décharger la marchandise puis rentra en oubliant de fermer complètement la porte tandis que les livreurs repartaient.

- Grosse erreur, mon gars ! marmonna pour lui-même Faldo en se dirigeant vers l’entrée et en se massant la jambe.

Il entrouvrit la porte doucement et jeta un coup d’œil à l’intérieur. La salle était plutôt grande de plafond d’où pendaient les carcasses précédemment vues. Faldo entra et se colla contre un mur regardant partout d’un œil expert. Il vit l’établi où le charcutier découpait ses viandes et préparait ses saucisses. Un examen rapide lui révéla la mauvaise découpe ainsi que l’hygiène déplorable régnant dans l’établissement, des asticots grouillant sur les abats et même dans la marmite servant à la préparation du pâté.

- Heureusement que Braamor n’est pas là ! Il aurait fait sauter sa chaudière, remarqua le garde en souriant.

Il était en train d’étudier plus attentivement les carcasses lorsqu’un choc sur la tête lui fit perdre conscience.

Braamor ouvra les yeux brusquement en inspirant par la bouche. Il avait mal dormi malgré le fait qu’il savait que Faldo était capable de se débrouiller seul. Alors que l’aube pointait, il se leva et enfila sa tunique d’un bleu délavé et alla retrouver ses camarades dans le réfectoire.

- Alors, Braamor, bien dormi ? lui demanda Malaar en le regardant sérieusement.

Braamor grogna et se servit un bol de soupe épaisse avec quelques tranches de jambon ainsi qu’une bonne miche de pain pour le fromage. Tout le monde était inquiet pour Faldo car cela ne lui ressemblait pas de ne pas donner de nouvelles, en général, il s’ arrangeait pour envoyer un gamin afin de transmettre ses messages. Taluud entra alors, regarda son équipe et remarqua l’absence de Faldo, il prit sa décision en un éclair.

- Tout le monde s’équipe ! On va aller chez ce charcutier, Braamor et Nuurtor, vous allez prendre l’arrière tandis que nous prendrons par le devant, Malaar et moi, ordonna le sergent. Les hommes se levèrent précipitamment en allant chercher leurs équipements, Braamor prit quand même le temps pour mettre dans sa poche un peu de fromage et du pain.

Ils sortirent de la caserne alors que les marchands installaient leurs produits dans la rue au petit bonheur la chance. Habituellement, lorsqu’elle effectuait sa ronde, la milice avait un air beaucoup plus tranquille mais là, leur pas rapide, les mains sur leurs épées et leurs boucliers levés étaient autant de signes d’alarmes signifiant qu’il valait mieux ne pas être l’objectif de cette escouade. Ils arrivèrent près de la charcuterie et se séparèrent, Taluud entra avec Malaar sur ses talons. L’enseigne était encore vide à cette heure, le sergent avisa une porte menant sans doute vers l’arrière de la bâtisse, il fit un signe au vétéran de le suivre, à ce moment, il crut entendre comme un cri étouffé. Les deux hommes coururent vers le seuil d’où sembla provenir le cri, le vétéran força la porte d’un coup d’épaule qui ne résista pas. En même temps, ils entendirent un grand craquement indiquant que Braamor avait ouvert la porte de derrière qui était beaucoup plus imposante et ils virent Nuurtor qui s’engageait dans l’embrasure, l’épée au clair. Les trois gardes se regardèrent rapidement avant de fouiller la pièce à la recherche de l’origine de ce cri. Ce fut Taluud qui remarqua l’anneau mal dissimulé près d’un des coins de la pièce, il appela ses hommes et ouvrit la trappe, Braamor insista pour entrer en premier puis ce fut le tour de Malaar, le sergent et Nuurtor fermant la marche.

Ils descendirent les quelques marches menant à une petite cave où étaient entreposées des caisses et virent le charcutier frappant Faldo, ligoté sur une chaise, qui poussa un grognement sourd dû au fait que sa mâchoire pendait misérablement. Braamor s’élança et assena un coup avec la garde de son épée dans le dos du tortionnaire qui tomba sur Faldo et s’assomma alors que sa tête frappait le sol avec un bruit humide. Malaar remit debout le prisonnier tandis que Nuurtor s’occupait des liens.

Quelques jours plus tard, le sergent rendit visite à Faldo qui se reposait de ses aventures, sa mâchoire ayant été remise en place par l’apothicaire. En entrant dans la pièce, il vit que Braamor avait lui aussi décider de passer voir son équipier.

- Alors, Braamor ? Comment va-t-il ? demanda Taluud en regardant le convalescent dormir.

- Pas trop mal, chef ! Il récupère vite, le zigoto.

- Tant mieux ! J’ai hâte de le revoir travailler.

- Personnellement, je me sens un peu mieux depuis la fin de cette histoire, dit Braamor d’un ton soulagé.

- Je suppose que tu l’apprécies quand même malgré vos disputes régulières, non ?

- Vous rigolez ? Non ! En fait, ça fait plusieurs jours qu’on ne m’a pas appelé « gros », maintenant, je sais ce que je dois faire s’il m’agace trop, répondit Braamor en éclatant de rire.

FIN

Tous droits protégés en vue d’une future publication.

~ par Arsenus le 02/07/2009.

Une Réponse to “Enquête sur le port”

  1. Bon allez je laisse un mot aujourd’hui …
    La lectrice attend (et le lecteur aussi, sûrement) !

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